Je poursuis mon idée, puisqu’il semble que malgré l’objectif fort différent que je me suis donné avec ce blog, je me retrouve forcé ou me force moi-même à suivre une logique discursive, sans quoi je n’écris rien — du moins rien sur cette page. Parvenu à ce point, je suis tenté de pousser encore le « je », et de me prendre comme sujet des lignes qui vont suivre. Cela aura déjà le mérite de ne pas feindre d’écrire depuis un autre point de vue que le mien, un point de vue abstrait qui se voudrait recherche d’une vérité générale alors qu’il est ancré dans mon corps, et ne trouve qu’une vérité particulière.
Poursuivre mon idée, ainsi, c’est tout ce que j’ai fait pendant des mois, comme s’il fallait vraiment que je l’atteigne pour entamer ce nouveau morceau de texte. En attendant, puisque je n’ai pas été très actif, j’ai sombré avec une irrémédiable avidité, et malgré ma très bonne volonté, dans des « activités » passives — autant dire : des « passivités ». La grande majorité de mon temps d’isolement, celui qui aurait pu me permettre d’écrire, de synthétiser mes pensées, de rattraper mes idées, je l’ai perdu dans la fuite, justement, hors de mon propre point de vue. J’ai consommé des images, des images les plus absorbantes possibles, des images qui se donnent toutes sans rien laisser à chercher : celles du cinéma le plus abordable, le plus facile, le plus enivrant. Celui dont on dit qu’il « fait décrocher », qu’il « fait rêver »…
Par là même, je m’efforçais de quitter mon point de vue propre en adoptant celui qu’une histoire et des images associées me tendaient tout près des yeux, sur mon écran d’ordinateur. Voilà le meilleur moyen de n’être productif d’aucune manière ou à peu près : en se laissant border par un écran. Je parle de cinéma « divertissant » mais je pourrais tout autant dire Internet dans son usage ludique, à travers les sites de divertissement qui se naviguent avec le plus d’aisance. Alors, je suis « diverti », c’est-à-dire à la fois que j’ai du plaisir, et que je sors de mes pensées. Quand je me divertis, je m’écarte de ma trajectoire, je sors de mon point de vue sur le monde, je m’aligne sur un monde déjà tout exprimé, et a priori sans lien avec la manière dont je percevrais le monde si je le parcourais autrement qu’avec un curseur.
À présent, encore une fois, je suis tenté de généraliser. Que fait quelqu’un qui occupe l’ensemble de ses loisirs avec des écrans de divertissement ? Quel monde est-il encore en mesure d’exprimer ? Un monde, évidemment, qu’il fabrique à partir d’objets fabriqués. Son expression du monde est éloignée d’un degré, et sans doute bien plus, du réel.
C’est ainsi que deux amis se rencontrent et se racontent les dernières évolutions de telle série télévisée plutôt que telle interaction qu’ils auraient eue, s’ils l’avaient vue, avec une connaissance commune. Leur description des rapports humains passe en bonne partie par des relations qu’ils ont vues à l’écran, qui ont été scénarisées au préalable et s’offrent comme des ensembles clos aisément consommables.
Et j’en reviens ainsi à la même référence qu’au mois d’août dernier. Le temps perdu, chez Proust, n’est pas seulement le temps passé. Il est aussi le temps qu’on perd, celui de l’expression « perdre son temps ».
« Quand nous croyons perdre notre temps, soit par snobisme, soit par dissipation amoureuse, nous poursuivons souvent un apprentissage obscur, jusqu’à la révélation finale d’une vérité du temps qu’on perd. On ne sait jamais comment quelqu’un apprend ; mais, de quelque manière qu’il apprenne, c’est toujours par l’intermédiaire de signes, en perdant son temps, et non par l’assimilation de contenus objectifs. »
Gille Deleuze, Proust et les signes, Quadrige / PUF, Paris, 1964, p.31
En lisant ces lignes, je ne peux m’empêcher de penser que la façon dont nous perdons notre temps a bien changé aujourd’hui, puisqu’il arrive qu’elle corresponde justement à l’assimilation de contenus objectifs. Ce que le divertissement nous donne, même s’il est intelligent, est un objet que l’on n’a pas besoin de prendre puisqu’il nous est donné. C’est en ce sens qu’il ne faut pas le confondre avec l’art qui, lui, ne communique presque rien d’objectif, mais entraîne le spectateur dans une réflexion subjective, depuis son point de vue propre.