ou plutôt continuation. L’idée selon laquelle le bloggeur infiltre la masse médiatique de ses propres images (visuelles, sonores, littéraires, etc) demande à être développée. Prenons l’exemple de celui qui assemble en un blog des images trouvées sur Internet. Au tout premier degré, il se constitue déjà en « commissaire », en éditeur, en celui qui construit un ensemble cohérent d’images correspondant à une vision du monde : la sienne au moment de la publication sur sa page d’un « article ». En ce sens, cet ensemble est cohérent parce qu’il recompose le point de vue spécifique d’un individu à un temps donné. Il représente une intention. La suite des articles, des images formant donc le blog en question se présente comme un montage linéaire — car assemblé dans le temps — et cumulatif. Le montage, en tant qu’expression, d’un point de vue sur le monde :
« Chaque sujet exprime le monde d’un certain point de vue. Mais le point de vue, c’est la différence elle-même, la différence interne absolue. Chaque sujet exprime donc un monde absolument différent. Et sans doute, le monde exprimé n’existe pas hors du sujet qui l’exprime (ce que nous appelons monde extérieur est seulement la projection décevante, la limite uniformisante de tous ces mondes exprimés). »
Gille Deleuze, Proust et les signes, Quadrige / PUF, Paris, 1964, p.55
Voilà. Un blog, le plus "impersonnel" soit-il, est une protubérance, l'annexe visible d'un individu.
Mais reste à savoir de quel « monde extérieur » le blog pris en exemple est l’expression, entendu que tout « monde exprimé » reste une expression du monde extérieur. Et qu’un point de vue sur le monde n’est jamais exhaustif, jamais complet.
Les images qu’il publie, le bloggeur les a trouvées, il les a vues. Où les a-t-il trouvées ? Sur un écran. Dans un sous-ensemble du monde extérieur, et non directement dans le monde extérieur. Dans un monde déjà constitué d’une myriade de mondes exprimés. Un livre, une photo, une chanson, une vidéo, chacun est un seul monde exprimé ; un écran d’ordinateur est une quantité incalculable de mondes exprimés.
Tout ça pour dire que ce blog de photos trouvées sur Internet est l’expression médiatique d’un monde extérieur déjà médiatique. Ça paraît banal. Mais on peut aussi le voir comme suit.
La revanche du quidam sur le flux des images se fait au moyen d’autres images, qui pourtant ne sont pas « autres » mais tirées du flux lui-même. Réassemblées. Appropriées. L’individu en question ne sent pas la nécessité de créer, de produire, des images nouvelles. Il les découvre et les déplace ; il les abstrait de leur contexte, les extrait du monde exprimé où il les a trouvées, et il les montre dans un contexte représentant sa propre individualité. Il s’en sert, comme de signes, dans son monde exprimé, et pour l’expression de son monde.
Prenons un autre exemple : celui qui assemble en un blog des pistes musicales glanées ici et là, la plupart du temps des découvertes, des raretés, des nouveautés. Son intention, lorsqu’il dit : « écoutez ça c’est bon », est semblable à celle d’absolument n’importe qui faisant écouter à des amis une nouvelle acquisition musicale inconnue d’eux. Le « c’est bon, hein » n’est pas l’expression plate d’un goût ; c’est avant tout l’expression d’une personnalité. Ou plus exactement, c’est l’expression de la volonté de cette personnalité d’être associée à une image musicale — image qui, la plupart du temps, ne se limite pas à la seule musique, mais est augmentée de l’image du groupe qui l’interprète, augmentée également du style dans lequel ce groupe évolue, etc. L’intention de ce bloggeur-là, au-delà des apparences, c’est donc : « écoutez ça, ça me représente ». Plus précisément encore : « écoutez ça, ça me représente en tant que j’existe dans ma société spécifique, aujourd’hui même ». Et notons au passage que la différence entre notre bloggeur et un artiste quel qu’il soit, outre la plateforme de diffusion, n'est que différence de degré dans l’intention, l’artiste allant pour sa part jusqu’à dire : « écoutez ça, ça représente ma société spécifique, aujourd’hui même ».
Or, le « ça », ici, est une image pré-existante, ou un montage d’images pré-existantes. C’est le remontage d’images prélevées dans un océan médiatique constitué en monde extérieur. Il n’est certes pas nouveau que l’on s’exprime à travers des objets médiatiques. En cinéma, cette méthode s’appelle found footage. En photo, collage. En audio, mash-up par exemple. Ce qui est nouveau, c’est que des objets médiatiques soient créés spécifiquement pour que l’on puisse s’exprimer à travers eux. Tels des images pré-emballées, des services d’identité clefs en main.
Belle idée. Pas du tout celle à laquelle je comptais parvenir, je crois. Peu importe. Et nul besoin de la développer, elle n’est que l’expression différente d’une idée que j’ai déjà dû lire quelque part. Car ce blog, il va sans dire, n’en est un ni de musique, ni de photos.
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